DAVID HUGUENIN
La couleur de l'air
23/09 - 31/10/2015


In English - NL versie



45c-26.8.11-IV

David Huguenin, 26.8.11, 64 x 80 cm, triptyque, extrait

Notes à propos d’une série photographique.
«Où il serait question du vide, de l’aurore et du crépuscule»

En 1995, alors encore étudiant, je passe des nuits entières errant dans le dédale des grues, le long des quais du port de Sète. Je me souviens de Terpsichore (muse de la danse, mère des sirènes), énorme cargo dont la proue noire se balançait doucement dans le radoub.

Le jour, j’explore les zones littorales du bassin de Thau. Je cherche, à travers la variété des constructions, des machines, des délaissés (lieux improbables, parsemés de carcasses de bateaux, palettes, bidons, cordes d’amarrage, tapis de coquilles d’huitres, de moules) à comprendre comment ce paysage s’articule, quelle est sa structure. Je pense alors aux dimensions vernaculaires de cette architecture sommaire, agencée de matériaux de récupération, aux murs partiellement crépis, constructions souvent rudimentaires répondant néanmoins aux fonctions techniques d’usage prévues.

marche, observation, silence

Ces paysages par excellence anti-touristiques, traversés de chemins sommaires, à l’aspect brut, bordés, habités par la proximité de l’eau continueront à me fasciner.

«Le littoral, zone de contact entre terre et mer, un tracé infiniment plus vertigineux qu’on croit.
Préserver l’inattendu, entraînement, susciter la redécouverte à une autre échelle, l’âme reposée, ouverte, de cet absolu qu’est l’horizon. Situation immémoriale. Tenter de sonder ce qui se joue dans la contemplation de la mer. Situation esthétique limite; revivifiant à la foi l’énigme en meme temps qu’elle dissous définitivement l’attente d’une réponse, dans l’aveuglement de la pleine lumière, le vent iodé.»

Quelques années plus tard (entre 2000 et 2002), je tente de revisiter ces lieux, cette fois en utilisant la couleur. Je retrouve alors les étranges constructions, j’en établis une typologie. Je renoue avec d’anciens contacts, prends connaissance de l’arrivée et l’installation d’un jeune exploitant, de la disparition d’un vieux poète. Cela peut relever de la plus grande banalité, puisque c’est ainsi que les choses se passent partout ailleurs sur terre… à un détail près. Avant l’aube, après le crépuscule, ces rues, ces places, ces criques sont désertes. La journée s’emplit d’activité intense, mais les gens se rencontrent pourtant peu. Il n’y a que des hommes et des femmes au travail ici, chacun affairé à son “mas”, sa ferme marine, chacun s’occupant de gérer son “jardin de la mer”, sa zone de parcs ostréicoles. Lors des nombreuses sessions de repérage ou de prises de vues, les rencontres furent aussi celles de molosses errants. Comme un ethnologue sur le terrain, j’ai alors compilé les strates d’information, et ajouté à l’ancienne liste regroupant les types de cabanes une autre traitant des points « rouges » sur la carte où la prudence absolue s’imposait.

En 2009, après quelques années d’interruption de la pratique photographique en mode « argentique » (j’avais continué à travailler avec des procédés numériques) je nourris toujours le projet d’arpenter ces lieux, ignorant ce que je suis en mesure de produire mais certain que quelque chose est susceptible avoir lieu. L’approche est à nouveau celle d’un protocole lent, grâce à l’emploi d’une chambre photographique. Consciencieusement, j’ai consulté mes archives, et au delà de toutes les séries qu’il aurait été possible d’extraire, j’ai constaté qu’un détail revenait de manière « insistante » dans les images que je pense être les plus intéressantes. Cette dimension est liée à la particularité de la lumière, ses conséquences directes sur ce qu‘elle illumine. C’est donc d’avantage ce côté immatériel, ténu, qui devient l’aspect à analyser que les caractéristiques ou le choix du sujet, de la composition, du cadrage. J’ai donc beau avoir commencé à repérer ce qui pouvait servir de fil, rien d’autre ne pourrait exister avant de renouveler l’expérience concrète de l’acte, du lieu. Durant ces presque quinze années, j‘ai remarqué à maintes reprises la qualité unique que la lumière prends quelques instants avant l’aube, et en contrepoint, au crépuscule, plus saisissante encore lorsqu’on garde le matin en mémoire. Il est difficile d’exprimer en mots cette réalité, faite non d’après ou d’avant, mais de présent, de présence.

Avant le lever du soleil – après le coucher du soleil, introduction à une méthode.

L’avantage, directement et logiquement engendré par les conditions du réel, c’est qu’après avoir éventuellement pu réaliser une prise de vue, le soleil se lève ; et qu’avant d’attendre qu’il ai disparu de l’horizon, eu égard à la lenteur du processus de prises de vues, il faut nécessairement être déjà présent, assister paisiblement à sa disparition. Au lieu de l’élaboration plus ou moins savante, intellectuelle, d’une pratique photographique, j’ai découvert une discipline parfaitement appropriée pour admirer ces évènements. Le temps donc, le présent précis d’une lumière. Un des éléments nécessaire à la possible réalisation d’une photographie, parmi tant d’autres, est maintenant dans une certaine mesure analysé.

Où se situer ? Quelle place occuper, quels espaces. Certainement, ceux où j’ai pu repérer cette lumière de si nombreuses fois. Simplement, même si les architectures subsistent, les chemins, ceux que j’ai connus, les autres, ceux que j’empruntent pour la première fois ont laissé émerger la notion de littoral, notion aux limites par nature indécises, dont la présence est peu à peu devenue essentielle.
Littoral, double nature, qui à la fois sépare et relie, dont aucune des deux dimensions constitutives ne peut être retranchée sans disparition du sens. Pas de plage sans eau, de lac sans rivages …

Le littoral, zone de contact entre terre et mer, un tracé infiniment plus vertigineux qu’on croit.

Ce sont ces interstices là que j’ai voulu fréquenter, d’où j’ai voulu observer, me trouver. Au premier terme « lumière » s’est associé l’emplacement, « le lieu ». A priori, l’eau est présente, même quand on ne la voit pas. Tout indice parle de cela, ligne de toit qui s’interrompt, ciel descendant plus franchement au bout d’une venelle, son d’un moteur qui diminue en s’éloignant, léger clapot des vagues. Mais cette fantastique machine à voir qu’est un espace littoral, si on évoque conjointement les entités du bassin de Thau et du Mont St Clair, voit sa virtualité alors augmenter encore d’un cran supplémentaire, poétiquement abouti… De la quasi totalité du pourtour du bassin, et de bien plus loin encore, la silhouette de St Clair occupe un point précis à l’horizon, un repère, structurant le paysage.

Mont St Clair, dédale-belvédère, complexe, inimaginable labyrinthe pour qui n’a pas cheminé dans ses ruelles sans finir par s’y perdre. C’est grâce à cette capacité de se perdre, justement, que le lieu offre avec plus d’intensité la vision sur la mer. Mer d’un côté, lame parfaite, bleue, verte, clairsemée de moutons lorsque le mistral règne. A 180°, terre à l’autre bord, mais bien avant la silhouette bleutée des contreforts du Larzac, l’eau encore, et le soir le trou béant sombre où sommeillent les dorades et les anémones ; les lumières espacées qui ourlent ses flancs. Deux topographies diamétralement différentes, colline de St Clair, Etang de Thau, apparemment reliées, mais qui se révèlent pour moi opposées. Le lien le plus fort, physique, tellurique, à quelque chose à voir avec la vision…..Comme le littoral, où la limite fluctuante est pourtant souvent nette, perceptible. (c’est pour cela que je perçois moins une continuité territoriale que deux entités, reliées). Lorsqu’on monte sur St Clair, imperceptiblement, la surface de bleu augmente, nous fais ressentir l’élévation. C’est que la mer s’élève dans notre champ de vision en proportion exacte de notre ascension. Pour jouir de ce phénomène, il faut accepter de se perdre…

Préserver l’inattendu, entraînement, susciter la redécouverte à une autre échelle, l’âme reposée, ouverte, de cet absolu qu’est l’horizon. Situation immémoriale. Tenter de sonder ce qui se joue dans la contemplation de la mer. Situation esthétique limite; revivifiant à la foi l’énigme en meme temps qu’elle dissous définitivement l’attente d’une réponse, dans l’aveuglement de la pleine lumière, le vent iodé.

En conclusion, à propos de ces images sélectionnées pour cette occasion, quelques considérations sur les origines de ma recherche; simplement pour éclairer les conditions de réalisation de ce travail.


La pratique photographique n’est pas un but en soi mais un moyen concret permettant de produire les expériences contemplatives nécessaires à mon équilibre physiologique et mental.

Mon désir d’essayer de photographier le vide est vain, naturellement. Néanmoins, au cœur de certaines images, une forme de vide affleure et pourrait constituer le véritable sujet.

Ne pas penser que le vide équivaut au rien. C’est le néant qui partage l’univers du rien, la négation sterile et close, nihiliste; alors que l’autre instance, active, peut faire naître dans son dépassement l’affirmation.
Vide, condition nécessaire à ce que quelque chose puisse advenir, par nature uni à l’ouvert.

David Huguenin
Mèze 17.5.2012



28.9.11(acc+)

David Huguenin, 23.5.14, 48 x 60 cm

David HUGUENIN est né en 1971 à Genève.

Formation: diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie d'Arles, en 1996, il partage son temps entre le développement d’un travail artistique et des commandes institutionnelles.

En 1998, une mission du CNRS l’intègre aux recherches du Centre Franco Egyptien d’Etudes des Temples de Karnak. Depuis, en tant que photographe professionnel, il a collaboré à de nombreux projets en lien avec le paysage et l’architecture.

Habitant la région de Sète, son travail de création est nourri par l’observation de la nature, l’architecture, le paysage.

Expositions (sélection):

2013
Stellæ, Festival de Pierrevert

2012
Stellæ, herbier post/moderne, Domaine du Rayol, Var

2010
Stellæ, galerie Krisal, Genève

2003
Architecture verte, jardins de pierre, Chapelle des pénitents bleus, Narbonne

2002
De Thèbes à Karnak, une archéologie du Regard, Musée des Beaux-Arts, Bordeaux

2000
Nuit + Orient, Galerie Athénée 4, Genève

Egypte, Musée de l’Ephèbe, Cap d’Agde

1999
Egypte, Centre Culturel Français du Caire

1997
Littoral, Galerie Là-Bas, Marseille

Le site perso de David Huguenin


Edition coffret - La couleur de l'air


Portfolio Huguenin


7 tirages encre pigmentaire, support hahnemühle photo Rag 308g

Format boite 24,5 x 30,5 cm, format image 16x20 sur papier 24x30

Façonnage Atelier du Cartonnage, Arles

Edition de 30. (numéroté / signé)

A consulter sur le site de David Huguenin