JOHAN LEGRAIE
Memento Mori
2/12/15 - 27/01/16


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Johan Legraie, de la série memento mori, 2010-2015

S'il est un à peu près parfait inconnu dans le monde de la photographie, ce n'est pas pour autant que Johan Legraie doive être pris pour un bleu, tombé de la dernière pluie numérique, dans la jungle proliférante et actuelle des images. Au contraire: c'est un lent, un malin, un retors, un inclassable.
Sa pratique du cinéma (directeur photo, cadreur, baroudeur surtout, arpentant le monde avec dans les yeux une curiosité insatiable) lui a donné l'occasion de produire et de glaner, sans naïveté feinte, les rencontres les plus improbables, les coïncidences visuelles les plus biscornues, tous ces à-côtés de la prise de vue qui ne sont banals qu'en première et artificielle instance, tous ces tableaux de visages ou de paysages composés en chemin. Pour autant, il ne s'agit pas là de photo de voyage ni de dilettantisme; s'il est chef opérateur depuis une dizaine d'années, il n'a quitté en photographie l'autoportrait que depuis peu, projetant désormais ce qu'il est dans ce qui n'est pas lui, imprégnant l'image sans s'y rendre présent. C'est ce qu'il appelle, de façon très libre, des "croisements de mémoire", cueillis et redistribués ces quatre dernières années au gré de son "carnet de bord photographique".
Encore conviendrait-il ici de parler de montage, plus proprement que de croisement, et ce sous deux aspects au moins. D'abord celui de la juxtaposition (deux images sont toujours plus riches, complexes, et finalement plus nombreuses que leur simple somme); ensuite celui de l'ellipse ou de l'intervalle: souvent, un entrelacs inconscient, invisible ou limpide, relie entre elles deux photographies malgré leur apparente hétérogénéité. C'est bien, dans cette approche, l'image mentale ou la part manquante qui créent le trouble, laissent sous-jacente l'énigme malgré - ou par-delà - l'apparence et l'évidence des choses. La photographie selon Legraie est un jeu, un jeu joyeux mais un jeu inquiet, avec les formes du visible et les libertés de l'interprétation.
Dans ou plus précisément entre ces diptyques, se redistribuent l'espace et le temps, se négocient le réel et la fiction, s'aimantent l'intime et l'inconnu, l'inquiétant et le familier. Décontextualisé et
ré-envisagé (ce qui ne veut pas dire manipulé, loin s'en faut), tout fragment de réel révèle ici sa part de fiction, toute lisibilité obvie se tord ou se fond en métaphore. Avec en arrière-plan une autre dialectique, un rien plus métaphysique celle-là et même légèrement orientalisante, qui dépasse de loin celle, devenue éculée, du donné et du construit: c'est l'incessant balancier du repos et du surgissement, ou pour le dire autrement, entre l'unité et l'altérité. Tout ça, ce qui n'est pas peu, rien qu'avec du noir, rien qu'avec du blanc - on ajoutera presque: évidemment!
Peut-être, dès lors, est-ce la question même de la photographie que Legraie attaque en outsider; mais il se pourrait tout aussi bien qu'il s'attaque en photographe, plus qu'il ne s'en donne l'air, à la question même du sens. Avec autorisation donnée au spectateur, ou suscitée même chez lui, de ne pas savoir quoi penser au juste de ce qu'il voit, et de jongler avec la symbolique, indéniablement présente, mais qui s'en tient délibérément au diffus ou au confus. Ceci dit, preuve que l'on n'échappe jamais totalement aux codes, le titre que le photographe a finalement retenu est «Memento Mori»…
Rappel de l'inéluctable finitude des choses et des êtres, de la fugacité du petit nous et du grand tout, cet intitulé inviterait presque à une contemplation morbide, à une veillée funèbre, à un recueillement devant la vanité - ses incarnations, son inclinaison, ses déclinaisons. Pour sûr, dans les images de Legraie, pleines de trous et de vides, de silences et d'interstices, d'incertitude et de fragilité, la mort rôde. Mais il ne faut pas oublier qu'au Mexique - qui l'a marqué par sa lumière et lui a donné le goût de la photographie -, le rire n'en est jamais loin et qu'ensemble, pour qui sait les voir sous les paupières closes, en secret leurs ombres dansent.

Emmanuel d'Autreppe, septembre 2015

Johan Legraie est le lauréat des «Propositions d’artistes 2014», appel à projets organisé par Contretype


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Johan Legraie, memento mori
Edition à compte d’auteur limitée à 300 exemplaires.
Format 16,5 x 13,5 cm - 48 pages.
30 illustrations en noir et blanc.
Photographies: Johan Legraie.
Impression quadri sur papier Munken Artic Ivory.
Mise en page par (in)extenso & Johan Legraie.
ISBN 978-2-8052-0292-6.
Prix de vente: 19 €.







Johan Legraie est né en 1979 et vit à Bruxelles

Il est le lauréat des «Propositions d’artistes 2014», appel à projets lancé par Contretype.

Sorti de l'INSAS (Bruxelles) en 2005, Il travaille comme directeur de la photographie et cadreur pour de nombreux films depuis 2005.

Auparavant, il a été diplômé d’un Master en communications sociales appliquées, (IHECS), Bruxelles.

Expositions (sélection):

2003
Emma 03, «Transfigurations», Anciennes brasseries Atlas, Anderlecht, Bruxelles

Recyclart & MAP, «Vaiku n°0», poème vidéo inspiré du haiku japonais (asbl la polyclinique de la culture)

Beurschouwburg, «A dream for Souliman», vaiku, coréalisé avec Pascale Barret, Bruxelles

2004
Parcours d’artistes de Saint-Gilles, «Bleu vice»

Emma 04, «Tribu(t)», 18 portraits et autoportraits, Anderlecht, Bruxelles

2005
Emma 05, «Eclo», autoportrait photo & installation, aux anciennes brasseries Atlas, Anderlecht, Bruxelles

2008
Parcours d’artistes de Saint-Gilles, série «Héroïnes», coréalisée avec Pascale Barret

2010
Parcours d’artistes de Saint-Gilles, triptyques photographiques & installation avec Eric Van Crombrugghe

2013
Université Saint-Louis, «L’homme qui porte», enquête par la photographie dans le cadre du colloque «Ethnographies bruxelloises», Bruxelles

2015
«Memento Mori», exposition personnelle chez Contretype, Bruxelles – avec publication d’un livre monographique

Filmographie:

En autres les documentaires Samuel in the clouds de Pieter Van Eeck, Hotel Machine d’Emanuel Licha, S’enfuir de Joachim Thôme, Death Metal Angola de Jeremy Xido.
Les films musicaux de Joachim Thôme, les courts métrage Kanun de Sandra Fassio, Antoin Firklikö de Mathias Staub et le long métrage de David Lambert, «Je suis à toi» notamment.

Sites:
http://chevalescent.blogspot.be
www.johanlegraie.com