Les Résidences d'artistes à Bruxelles

ALAIN PAIEMENT
Un état des lieux


Résidence d'artiste réalisée en 1997





Alain Paiement, Constellation (squat), 1998

Entrevue réalisée par Jean-Louis Godefroid à l’occasion de l’exposition d’Alain Paiement à l’Espace Photographique Contretype (du 29 janvier au 8 mars 1998).

Vous êtes le premier artiste invité en résidence à Bruxelles. Cette ville familière a déjà marqué votre travail par le passé...

En effet, j’ai séjourné très fréquemment à Bruxelles entre 1983 et 1987. Quand je suis arrivé ici la première fois, je travaillais en peinture. À cette époque, tout mon travail se référait à la cartographie des polders belges et hollandais. Ce fut le point de départ de tout ce que j’ai poursuivi pendant les 10 années qui ont suivi, même au delà de la peinture avec mon travail photographique, les installations et le travail lié à l’architecture. Tout cela a commencé à Bruxelles. Et voilà, après 14 ans, je retourne à la ville qui a orienté mon parcours autour de l’idée de cartographie et de report, de tout ce qui m’a finalement amené à la photographie. Aujourd’hui, à travers cette résidence, je porte un nouveau regard sur les lieux qui ont fait naître ce processus-là.

Quelles sont vos impressions de la ville aujourd’hui?

En 1997, quand je suis revenu à Bruxelles après plusieurs années d’absence, j’ai été frappé par l’état de la ville. J’ai trouvé que le processus de délabrement de certains édifices, d’îlots, voire même de quartiers entiers s’était accéléré de façon incroyable, et j’ai voulu y répondre au travers de la photographie.

Quel est votre projet pour cette résidence, et comment ce travail s’inscrit-il dans votre parcours?

Tout au long de ce parcours j’ai réfléchi à la relation entre la méthode du “report” et le sujet cartographié. Cela m’a amené à considérer le rapport entre l’outil photographique et la forme architecturale. Les deux ont pour effet de définir la vision. Lors de mon retour, la ville m’est apparue comme un ensemble de “devantures”, qu’elles soient résidentielles, commerciales ou corporatives. Cet effet est accentué par ce que l’on appelle le façadisme, ce procédé de rénovation urbaine qui conserve les façades en reconstruisant totalement l’espace qu’elles cachent. Cette question de devanture amène une problématique de frontalité et de masque... J’ai voulu investiguer la ville en regardant ses surfaces architecturales, en portant mon attention sur certaines façades d’édifices “symptomatiques” de la ville en transformation, de cette disjonction entre la devanture et ce qu’elle dissimule.

Comment abordez-vous la ville?

Je me donne des contraintes: ici, c’était de mettre en parallèle le plan architectural et le plan du film. Tout ce que je photographie devient frontal, cela est dû a une approche assez analytique et à un découpage d’images successives: un travail qui est finalement assez proche des méthodes archéologiques. Quand on pense à l’archéologie, c’est beaucoup plus une dimension temporelle que spatiale qui est au centre des préoccupations. La photographie est liée aux couches successives, aux moments dans le temps qui s’inscrivent sur les surfaces de la ville.

Les endroits choisis sont des lieux symboliquement forts, et sont aussi l’objet de polémiques urbanistique et politique. Comment avez-vous déterminé les sujets?

J’ai souvent photographié des lieux très connotés sur le plan économique ou politique. Cela porte toujours un risque, tant leur histoire et leur présence iconique peuvent être incontournables. À Bruxelles, les sujets ont presque tous en commun d’être comme des monuments vétustes de la modernité: ils sont épuisés. En posant un regard sur de tels lieux, je pense au romantisme lié à la transformation de la cité. La photographie des façades devient une cartographie de l’héritage du XXème siècle. Dans un sens, c’est une approche très “fin de siècle”. D’emblée, dans ce projet (comme dans tout ce que je fais habituellement en photo) je ne “prends” pas des images, je les construis. Ces montages ne peuvent se résumer à montrer ou à désigner un sujet photogénique ou “pittoresque”. Le procédé de prise de vue et d’assemblage des photos impliquent déjà une position, à la fois plus distanciée et plus intuitive en regard des bâtiments choisis ainsi que des facteurs politico-économiques qui les ont amenés dans cet état.

Pourriez-vous nous donner des indications sur votre méthode de travail?

Les paramètres en sont assez simples; il s’agit d’établir des conditions assez strictes de “laboratoire” que je vais mettre à l’épreuve en regard d’un sujet donné. La frontalité, le recto/verso, le découpage sur la base d’une grille, la symétrie et la récurrence de l’idée du double sont des exemples de ces conditions. Mais à chaque fois la spécificité du sujet oblige à nuancer, à réévaluer la méthode. J’ai évolué entre une certaine tradition de la photographie architecturale documentaire et une démarche de promeneur, ce qui implique à la fois une rigueur constructive et une attitude d’errance. Je me suis mis dans des conditions de travail qui ont généré de nouvelles images, c’est une possibilité que je me suis donnée en laissant le sujet “Bruxelles” ne plus être seulement une idée, mais aussi une expérience sensible qui modifie le projet. Autrement dit, j’applique une méthode et je la “risque” en la confrontant au vécu dans la ville; alors la méthode se modifie et se désystématise. À partir de quelques données de base, il y a un grand nombre de variations possibles.

Comment vous situez-vous en tant qu’artiste par rapport à la vie de la cité?

Relativement aux lieux photographiés, j’ai une position assez formaliste. La question de l’engagement se pose dans la méthode par laquelle je reconstruis un sujet. Par exemple, j’ai photographié un squatt de Bruxelles, qui désigne des conditions de précarité extrême. La prise de vue est systématique, mais ce qui me motive provient d’abord de l’émotion que génère le lieu: l’engagement est aussi subjectif que réflexif. Cette émotion guide ma façon de travailler. Si je voulais que mon action soit plus immédiate dans la cité, elle deviendrait plus directe que le travail des images...


Cette résidence d’artiste à Bruxelles a bénéficié du soutien de la Commission Communautaire Française, du Commissariat général aux Relations internationales de la Communauté française de Belgique (actuel WBI), du Ministère des Affaires internationales du Québec, de la Délégation Générale du Québec à Bruxelles, et de l’aimable collaboration du Centre Vu à Québec.




ALAIN PAIEMENT est né à Montréal en 1960. Il a étudié les Arts Plastiques à l’Université du Québec à Montréal, à La Cambre-Bruxelles et à l’Université de Paris 1.

En 1984, il séjourne en Belgique et poursuit sa formation à l’École Nationale Supérieure des Arts Visuels “La Cambre”. Durant cette année, il réalise une représentation photographique grandeur nature du Perron de Liège, et élabore deux projets qui seront finalisés et exposés à Montréal ultérieurement, “Waterdampstrukturen” en 1985 et “Beyond Polders” en 1987: ce sont des installations développées à partir de la géographie et de la météorologie du “plat pays” dans lesquelles la peinture, la photographie et la sculpture sont intégrées par un travail architectural.

Les sculptures photographiques des années suivantes seront presque toutes dérivées de la sphère optique qui se transforme en cubes, en conques ou autres formes primitives, défigurant les lieux monumentaux qu’elles représentent. Depuis quelques années, Alain Paiement utilise de plus en plus souvent les technologies numériques pour construire ses images, tout en produisant encore des œuvres aux procédés photographiques traditionnels.

Les œuvres redeviennent bidimensionnelles, rappelant à nouveau les cartes géographiques, comme la pièce “Sometimes square (version 1997)” présentée lors de la Biennale de la Photographie de Liège en octobre 1997. Après ces années d’un parcours amorcé lors d’un séjour à Bruxelles il y a près de quinze ans, c’est donc avec un intérêt tout particulier qu’Alain Paiement a travaillé, lors de cette première résidence d’artiste, dans cette ville qui lui est familière et toujours à redécouvrir dans ses bouleversements urbains et architecturaux.

Les expositions d'Alain Paiement organisées par Contretype:

La Résidence d'artiste. Un état des lieux, à Espace Photographique Contretype, 1998

Bruxelles à l'infini, aux anciennes glacières de Saint-Gilles/Bruxelles, 2000 (expo collective)

Un état des lieux, à l'Espace Photographique Contretype, 1999
(expo collective)

Refaire surface/Surfacing, Budapest (2006), à l'Espace Photographique Contretype, 2007

Dans le cadre de l'exposition collective itinérante Co2-Bruxelles à l'infini: Cracovie (2006), Sao Paulo (2007), Paris (2007), Bucarest (2008).

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