Les Résidences d'artistes à Bruxelles

BERNARD PLOSSU
En ville


Résidence d'artiste réalisée en 1998





Bernard Plossu, Gare du Midi, 1997

Introduction:

Août 1997, gare du Midi. Bernard Plossu débarque du train de nuit en provenance de Marseille. Nous nous fondons dans la foule qui se presse sur le champ de foire, face à la gare. Sans attendre, nous prenons la direction de la grande roue ; la soirée se terminera faute de pellicule, les quinze films que j’avais emportés étaient déjà marqués d’un X signifiant " exposé ". Voilà commencée la seconde phase du cycle " Résidence d’artistes à Bruxelles ". Bernard Plossu reviendra quatre fois une semaine en séjour de production, au cours desquels il réalisera 2.340 prises de vue .

Lorsqu’on parle de photographie on évoque souvent l’émerveillement de l’enfance et la spontanéité du regard ; dans le cas de Bernard Plossu il ne s’agit pas d’un lieu commun, l’œil pétillant est toujours disponible à " l’image à faire ".

Bernard Plossu s’est attaché à la ville, à en saisir l’ambiance et à traduire en photographie l’intraduisible : les bruits et les odeurs.

La centaine de photographies sélectionnées ne portent pas de légende, ni d’indication sur les lieux où elles ont été prises; les images ainsi libérées de leur légende sont plus universelles. La magie dans le travail de Bernard Plossu réside dans le passage de l’anecdote au langage photographique.



Entrevue réalisée par Jean-Louis Godefroid à l’occasion de l’exposition de Bernard Plossu à l’Espace Photographique Contretype (du 19 novembre 1998 au 17 janvier 1999).

Bernard Plossu: auteur photographe ayant comme sujet de prédilection le voyage.

J’ai commencé la photographie au début des années ‘60 en même temps que le cinéma 8 mm, et la photo “éditoriale” en 1967. Pendant les premières années, je n’ai jamais pensé qu’il y aurait un jour la moindre exposition de ces images. À cette époque, les photographes vendaient leurs photos pour la presse, la pub, la mode et le voyage. Je faisais beaucoup de photographies en couleur qui étaient publiées par des compagnies de voyage. Puis, un jour, j’en ai eu marre et je me suis lancé dans le noir et blanc: je voulais montrer le monde tel qu’il était, mais j’avais aussi besoin de faire des images pour moi. C’est en 1977 que le coup de poker s’est joué: je suis parti vivre aux États-Unis et là, j’en ai fait un métier. J’ai beaucoup exposé et publié sur la province du Nouveau-Mexique; c’était l’époque où commençait la diffusion de la photographie artistique. Tout ce que j’avais réalisé avant dans le désert africain a été publié et exposé aux U.S.A. à cette période-là.

Au regard de ta production, il apparaît un changement radical à la fin des années ‘80 concernant les lieux où tu photographies...

J’ai beaucoup voyagé à la fin des années ‘80: Turquie, Inde, Mali. Après la guerre d’Irak, tout a changé, je n’ai plus eu envie de faire de la photo de voyage. Peut-on ramener des souvenirs de pays qui souffrent tellement?
Depuis ces dernières années où les grandes puissances se considèrent comme les maîtres du monde, lorsqu’on se rend dans un pays du tiers-monde, les gens ont une grande méfiance vis-à-vis des blancs et on les comprend. Pendant la guerre d’Irak, pays dirigé par la force, on a balancé des bombes sur ce peuple qui n’y était pour rien.

Puis, comme les américains avaient besoin de Saddam pour contrer l’Iran, ils l’ont laissé en place. On oublie que, si beaucoup de pays arabes sont pauvres et dépendent actuellement de nous, ils ont une culture extraordinaire et nous ont légué beaucoup de choses, dans le domaine des sciences notamment. J’ai été choqué de l’unanimité pour cette guerre. Cependant il fallait être contre Saddam, pas contre son peuple. C’est de la géopolitique, mais que devient la photo dans tout ça ? On ne peut plus faire de la photo “exotique” à une époque aussi douloureuse. Je ne renie pas avoir fait de la photo de voyage, mais je pense que la conscience géopolitique a changé entre les années ‘70 et ‘90 et qu’il faut appliquer cette conscience en photo.

Maintenant, je me régale dans la marche. J’avais découvert les montagnes en Utah, au Nevada dans le désert et quand je suis rentré en Europe, j’ai recommencé à me promener dans la nature, avec l’envie de découvrir les coins du Sud (les îles Éoliennes, Alméria, les Canaries et le Dodécanèse), ensuite du Nord à l’initiative du Centre de la Photographie Nord Pas-de-Calais (Mission Photographique Transmanche). De fil en aiguille les commandes sont arrivées: la Bourgogne, Saint-Guilhem-le-Désert, la Réserve Géologique de Digne dans les Alpes de Haute-Provence. J’arrive à allier le gagne-pain, la marche et la photo.

Fais-tu une différence entre la photo documentaire et la photo d’auteur?

Ce n’est pas parce qu’une photographie est “d’auteur” qu’on ne peut pas la publier pour gagner sa vie. Cela m’arrive souvent qu’on me téléphone pour me demander si j’ai déjà photographié tel ou tel sujet: je regarde dans mes planches-contact et, si l’image existe tirée en archives, je la sors et je la vend. Je suis un vrai photographe; je publie aussi des photos dans les journaux, je ne suis pas élitiste. J’essaie de faire un travail universel. On peut être à la fois créateur et grand public.
Je porte de l’intérêt à toutes les disciplines photographiques. Il y a de très bons reporters comme de très bons plasticiens: il faut se révolter contre ceux qui veulent les séparer. On peut même se passer de l’idée du “bon” et du “mauvais” photographe, l’important étant de créer. Quant à savoir si je suis passé photographe auteur ou artistique, il me reste le vieux réflexe de faire des photos d’archives, non seulement je n’en ai pas honte, mais je le revendique.

Après cette résidence à Bruxelles, quel est ton sentiment sur la ville?

Ah, mon Dieu! Le sentiment de Bruxelles, c’est le stoemp! J’adore ça! Plus sérieusement, c’est lié à la culture dont une des clés est la Bande Dessinée, ce n’est pas un hasard si je me régale ici. Il y a aussi les photos de Magritte, elles me fascinent par leur liberté, leur fraîcheur; elles sont amusantes et à la fois fortes et poétiques. J’y retrouve la force de ce qu’il a fait de mieux en peinture. J’aimais déjà Bruxelles dans les années ‘60. Venant de San Francisco j’étais marqué par l’amérique beatnik et je venais souvent à Bruxelles, j’ai une longue histoire d’amour liée à ça.

Ici, tout me plaît dans l’architecture: il y a beaucoup d’Art Déco et de l’Art Nouveau, comme ici à l’Hôtel Hannon: c’est vivre comme dans un champignon, c’est un peu hallucinant.
Il y a un côté “nord” qui me plaît bien, un côté victorien. Tu peux passer des heures à regarder tous les détails. J’aime vraiment l’ambiance que donne l’architecture dans tous ses petits détails.
Cette qualité d’architecture, on ne la trouve pas nécessairement uniquement dans les beaux quartiers, mais souvent dans des endroits inattendus. J’y retrouve cette ambiance du tableau de Magritte où l’on voit une rue la nuit avec un ciel de jour.

La ville est un endroit d’excès: dans certaines rues, tu peux y trouver un calme presque métaphysique à la De Chirico, mais aussi l’intensité du bruit citadin. À Bruxelles, ce contraste est très fort. Cela me renvoie à ce que je pense de la photographie: le photographe voit, réfléchit et acquiert une certaine expérience, une sagesse; mais pour créer il faut un certain délire mêlé à cette sagesse. La photographie, c’est ça selon moi.

Ce qui est aussi très frappant dans le Nord, ce sont les changements de temps. Ici, quand le soleil apparaît, il est plus intense que dans le Sud. Cela crée des instants d’illuminations, cela crée des photos. Et puis, Bruxelles a ses odeurs et ses bruits que l’on peut traduire en images.

Estimes-tu le sujet épuisé?

Jamais! Même si tu peux te dire que tu n’as plus envie de faire de photos sur un sujet, ce n’est pas pour cela que tu ne peux plus les voir. Vivant à Marseille, je constate qu’il y a toujours une image nouvelle à faire. Je n’ai pas besoin du prétexte du voyage pour pouvoir produire. Ca peut être tout de suite ici, il en sortirait la même ambiance, que ce soit au Caire ou à Bruxelles.

Cette résidence d’artiste à Bruxelles a bénéficié du soutien de la Commission Communautaire Française, du Commissariat général aux Relations internationales de la Communauté française de Belgique (actuel WBI) et de l’Ambassade de France en Belgique.


Bernard Plossu est né à Dalat (Sud Vietnam) en 1945. Dès 1978, il se voit consacrer une exposition dont le commissaire est Jean-Louis Godefroid à l’Espace Éphémère (ISELP) à Bruxelles. Alain Sayag organise une rétrospective au Centre Georges Pompidou en 1988. La même année, il reçoit le “Grand Prix National de la Photographie” en France et une bourse de la Villa Medicis pour effectuer un périple en Inde, en Turquie et au Mali. Il réalise pour le Centre Régional de la Photographie Nord-Pas-de-Calais deux missions photographiques dans le cadre des Missions Transmanche. Il participe à la mission organisée par Pool Andries pour Antwerpen ‘93. Exposition “Le Voyage Mexicain” à la galerie Sephiha à Bruxelles. En 1997, il participe à l’exposition “Carnets de route” à l’Espace Photographique Contretype, et l’IVAM de Valencia (Espagne) organise une rétrospective. En 1998, exposition à la Maison Européenne de la Photographie dans le cadre du Mois de la Photo à Paris. En 1999, “Résidence d’artiste” à l’Espace Photographique Contretype à Bruxelles.

Les expositions de Bernard Plossu organisées par Contretype:

Nuage-Soleil (création du Centre de la Photo de Lectoure, organisée par F. Saint-Pierre), à l'Espace Photographique Contretype, 1996

Carnets de route, à L'Espace Photographique Contretype, 1997 (expo collective)

Profession: amateur, exposition organisée par l'Ecole "Le 75" au Théatre Royal de Namur. Commissaire d'exposition : Jean Louis Godefroid

Mar, Mater, Materia, à Espace Photographique Contretype, 2006 (expo collective)

Couleur Fresson, à Espace Photographique Contretype, 2009

Dans le cadre de l'exposition collective itinérante Co2-Bruxelles à l'infini: Cracovie (2006), Sao Paulo (2007), Paris (2007), Bucarest (2008).

Depuis qu’il s’est installé à La Ciotat, près de Marseille, Bernard Plossu, auteur prolixe, se consacre à l'édition de livres et à la préparation d'expositions, entrecoupées de longues marches en montagne. Des informations plus exhaustives sur sa production est disponible sur le site www.documentsdartistes.org