VICENTE DE MELLO
Silent City
15/05 - 18/08/2013


J’ai vécu ma résidence, à l’invitation de l’Espace Photographique Contretype, comme un atelier en plein air, avec Bruxelles comme sujet principal.

C’était mon second séjour, le premier ayant eu lieu en 1999, où j’avais passé 48 heures dans la capitale considérée comme un joyau européen.
En 2012, un fait culturel m’a frappé, c’est le silence de cette ville, tellement éloigné des villes brésiliennes, où la présence humaine entraîne toujours une profusion sonore. Ce silence a été la piste qui m’a conduit à «trouver» les images qui se dévoilaient à moi lors de mes balades.

J’avais tout mon temps, car j’étais seul à Bruxelles, de jour comme de nuit. Le temps de faire des photographies, de faire des tours en ville, du temps à écouter la chaîne Musiq 3 la nuit, lorsque le froid extrême vous contraint à vivre face à vos propres démons.

Dans la lumière du soleil, la perception des reflets et des ombres, rendus par la ville, révèle un univers différent, tel un film noir secret, où le danger, les mystères et les secrets sont tapis dans l'ombre.

Bruxelles dit: «déchiffre-moi ou je te dévorerai»! C’est ce sentiment que j’éprouvais, de vivre ailleurs et ayant du temps à consacrer à la contemplation. Chacune de mes photographies est
un territoire conquis, une représentation personnelle du monde, avec son intention, avec laquelle j'exprime ma position face à la nature destructive de l’espace, pour ensuite être construite et articulée par le spectateur.

Les images réalisées pour Contretype constituent une nouvelle série intitulée «Silent City »; elles ont été prises avec un appareil Rolleiflex, tout comme les images de mes autres séries La nuit américaine, d’Après, Galactic, et Contrejour.

Toutes mes photographies portent par un titre faisant référence au dicible et au visible, comme une narration de leur «âmes picturales», soulignant l’expression du concept qu’elles contiennent.
Ainsi est la description du monde, par la parole ou l'image.

Pour faire une image, le hasard est la meilleure opportunité: mesurer mentalement la lumière, risquer, savoir que cela ne pourra pas se reproduire, mais le faire, ensuite voir le résultat.
Je trouve que ma démarche de photographe qui a déchiffré Bruxelles est bien différente de celle
de l’écrivain qui écrit et corrige, de l’acteur qui expérimente à chaque représentation.

Vicente de Mello




Vicente de Mello, série "Silent City", Résidences d'artistes à Bruxelles-Contretype

INTERVIEW


Peux-tu nous éclairer sur le choix du titre de l’exposition, «Silent City»?

La série «Silent City» constitue le résultat d’un travail réalisé à Bruxelles pendant une période de deux mois, octobre et novembre 2012, durant laquelle j’ai découvert en profondeur la ville et tenté de trouver des moyens spécifiques pour mener à bien mon travail. Quand je suis arrivé, surtout durant la première semaine, j’ai dû me familiariser avec la ville qui est grande; au début, j’ai ressenti le silence comme étant très oppressant pendant les nuits encore davantage que durant les journées. J’ai ensuite réalisé qu’en comparaison avec le Brésil, le silence est ici précieux. Dans mon pays, la ville appartient aux gens, ils se croient autorisés à utiliser l’espace public pour faire tout ce que bon leur semble, y compris du bruit!
C’est ce silence qui m’a paru tellement présent, tellement expressif, que j’ai essayé de traduire en images.

La seconde semaine, j’ai pris mes premières photographies et ai aussi commencé à comprendre la ville. Tout est empreint de charme ici. Pour réaliser mes images, j’utilise un procédé photographique très ancien, analogique; dans les anciens appareils photographiques dont je me sers, les lentilles sont de meilleure qualité, les dimensions sont plus adaptées, ainsi que les profondeurs de champs. J’ai cherché à faire des images mystérieuses, à mettre en lumière des lieux que les habitant de Bruxelles ne remarquent pas.

Car tout en utilisant la réalité, on peut emmener les gens dans un voyage étrange. Les photographies sont parfois plus mystérieuses que ce qu’on peut penser. Tout le monde a ses secrets; mes photographies contiennent un secret, caché dans les ombres. Je voudrais que les gens pensent: «je n’ai jamais vu les choses de ce point de vue auparavant». L’illusion est agréable car elle appartient au domaine des rêves, et le rêve est quelque chose qui nourrit nos âmes.

Et quelle est l’importance de la musique que tu as choisie pour être diffusée dans l’exposition et son rapport avec ton travail?

J’avais fait précédemment trois séries «hommages» à la musique. Pour cette exposition, j’ai eu l’idée d’utiliser la musique de Steve Reich. Elle est hypnotique, comme le sont mes photographies; cette musique était donc adéquate pour accompagner l’exposition. C’est Jean-Louis Godefroid qui m’a fait découvrir la musique minimaliste de ce musicien. L’idée du temps en extension, de la répétition, des changements et du retour à une séquence me semblaient correspondre parfaitement à mon travail…

La plupart des photographes donnent juste un titre général à leur série de photographies. Pourquoi chacune de tes photos porte-t-elle un nom?

Je ressens une certaine urgence à donner un nom à chaque image que je fais. Je les nomme parce que je sens la nécessité de leur donner quelque chose en plus. J’aime lire de la poésie ou de la littérature dans laquelle chaque chose porte un nom. Les titres donnent une étrange étincelle et une dimension supplémentaires, qui me semblent nécessaires aux images. Lorsqu‘on donne un nom à quelqu’un ou à quelque chose, il s’y identifie. Il est aussi plus facile de comprendre la photographie quand on connaît son nom.

Il n’y a pas de manipulations ultérieures (retraitement via Photoshop, par exemple) de tes photographies?

Jamais. Aucune des images montrées ici n’est manipulée, pas d’utilisation de Photoshop. J’utilise le négatif tel quel. J’«organise» juste le négatif lorsque je le traite au labo, je change parfois un peu les contrastes, des choses de cet ordre. Mais ce que vous voyez au mur est la photographie telle qu’elle a été cadrée au moment de la prise de vue. Les effets sont dus à la position dans laquelle je photographie (assis, couché sur le sol) et à la manière dont j’utilise les lentilles de l’appareil. Une fois encore, quand je photographie j’ai besoin, pour moi et pour le public, de transmettre une sensation de mystère.

Tu as beaucoup photographié à l’extérieur, dans les rues, mais tu as également fait plusieurs photographies à l’intérieur, dans la résidence?

Quand je suis arrivé, j’étais déphasé à cause du décalage horaire, je prenais les jours pour des nuits et inversement. Et comme c’était l’hiver, il faisait froid, trop froid pour que mes doigts puissent prendre des photos à l’extérieur, et parfois même il pleuvait. J’ai remarqué que certains des artistes venus en résidence à Contretype avant moi avaient utilisé l’atelier comme toile de fond pour faire des images (Elina Brotherus, JH Engström, …). J’ai fait la même chose, travaillant la nuit ou le jour, en écoutant de la musique.

Je suis aussi allé à la Cinémathèque, où il y a un petit musée qui relate les origines du cinéma et les procédés utilisés. J’ai compris comment cela fonctionnait, le jeu des ombres et de la lumière, les contre-jours, tout ce qui servait de base au cinéma et aussi à la photographie. Donc j’ai fait quelques images en hommage au cinéma et en hommage à cet espace de l’Hôtel Hannon, l’ancienne cuisine; en hommage aussi aux autres artistes qui ont travaillé avant moi dans le même lieu. J’ai fait quatre images, sur base des principes du cinéma, comme «La lanterne magique», «La chambre noire» (d’après le «Narcisse» du Caravage), «Persistance de la vision» et «Théâtre d’ombres». C’est le jeu des réflexions, des projections et des silhouettes que j’ai exploité.

A l’extérieur, j’ai photographié beaucoup de fenêtres, que j’ai trouvées fantastiques avec ce jeu de réflexions. Je me suis rendu compte que la lumière ici est très douce; au Brésil, la lumière est tellement forte qu’il est impossible de faire de telles photographies, c’est trop dur, trop contrasté. Ce n’est absolument pas le même genre de lumière ici et là-bas. Quand je photographiais ici, tout semblait si pur, si doux; tout était clair. Les ciels que vous avez sous ces latitudes n’existent pas au Brésil. Ici, la lumière me donne des transparences dans les verres, c’est fabuleux.

Un des aspects du programme des Résidences d’artistes à Bruxelles-Contretype est d’offrir aux photographes invités la possibilité de s’offrir un moment de réflexion, de se concentrer exclusivement sur leur travail. Es-tu content du travail réalisé en résidence à Bruxelles? Est-ce que ce séjour a été bénéfique pour ton travail?

Oui, bien sûr; cela a été très bénéfique pour moi. Imaginez: je suis invité pour un séjour, loin de chez moi, et tout est permis!
Je me suis senti complètement libre, rien ni personne pour me déranger dans mon travail. J’ai eu le temps de prendre des photographies, de penser aux titres, de réfléchir, de lire, d’écouter de la musique. Le résultat est qu’en seulement 2 mois, j’ai réalisé les 26 images de la série «Silent City». En général, il me faut au moins un an pour faire cette quantité de photographies! Cette résidence a été un cadeau.

Bien sûr, cela a parfois été difficile (il faisait très froid!), mais globalement, cela a été une expérience incroyable, que je n’avais jamais connue auparavant. J’ai écrit à Bruxelles le premier chapitre de «Silent City», mais je pense que cette série n’est pas terminée, je vais continuer à utiliser l’idée du silence dans d’autres endroits, peut-être en Italie ou en France. Vous l’aurez compris: je n’aurais jamais pu réaliser «Silent City» au Brésil…

D’après une interview Evelyne Biver-Vicente de Mello, mai 2013


Dans le cadre du Programme des Résidences d'artistes à Bruxelles-Contretype, initié en 1997
par Contretype avec le soutien de la Commission Communautaire française (COCOF).









Vicente De Mello est né à São Paulo en 1965. Il vit et travaille à Rio de Janeiro.

Formation et expériences en photographie:
1992-1994: Post gradué en Histoire de l'Art et Architecture au Brésil à l'Université pontificale catholique de Rio de Janeiro – PUC ‐RJ. 

Activités artistiques (expo personnelles):
2013: "Silent City", Espace Photographique Contretype - Bruxelles
2011
: “Atrack ‐Grande Campo‐ High Tech Low Tech”, curateur: Alfons Hug ‐Oi Futuro Ipanema‐ Rio de Janeiro‐ Brazil.
2010: “Orquestra de Trombones”, Museu de Arte Contemporânea de Niterói MAC – Niterói – Niterói‐ Brazil.
“Strobo”, Galeria Eduardo Fernandes – São Paulo‐ Brazil.
“Pli selon pli”, Projeto Parede, Museu de Arte Moderna – MAM‐SP – São Paulo‐ Brazil.
2008: “Quantas ASAS têm um pixel?”, Galeria Eduardo H. Fernandes – São Paulo‐ Brazil.
2007: “Vicente de Mello – Photographies 1995 – 2007”, Maison Européenne de la Photographie – Paris‐France.
“Moiré. Galáctica. Bestiário”, Pinacoteca do Estado de São Paulo – São Paulo‐ Brazil.
2006: “Moiré. Galáctica. Bestiário”, Centro Cultural Telemar – Rio de Janeiro‐ Brazil.
“´après, Contre Jour e Noite Americana”, Galeria Artur Fidalgo – Rio de Janeiro‐ Brazil.
2004: “Noite Americana /Interiores”, Galeria D.concept – São Paulo‐ Brazil.
2003: “Atrás do Olhar – Fotoarte”, Galeria Rubem Valentin and Espaço Cultural Renato Russo – Brasília‐ Brazil.
2002: “Vermelhos Telúricos”, Centro Cultural Banco do Brasil – Rio de Janeiro‐ Brazil.
2001: “Noite Americana”, Galeria Canvas – Porto‐ Portugal.
2000: “Noite Americana”, Galeria Baró Senna – São Paulo‐ Brazil.
1999: “Noite Americana”, Galeria Catete et Museu da República – Rio de Janeiro‐ Brazil.
1998: “Dez Anos”, Galeria Casa Triângulo – São Paulo‐ Brazil.
“Topografia Imaginária”, Centro de Artes Calouste Gulbenkian et Galeria Ismael Nery – Rio de Janeiro‐ Brazil.
1996: “Tempo inocente”, Galeria do Centro Cultural Oduvaldo Vianna Filho – Rio de Janeiro‐RJ et Cento Cultural Pascoal Carlos Magno, Niterói‐ Brazil.
1995: “Moiré e Esteroscopia Negra”, Galeria do Espaço Cultural Sérgio Porto – Rio de Janeiro‐ Brazil.
1994: “Topografia Imaginária” in 4ª Mostra do programa Anual de exposições, Centro Cultural São Paulo – São Paulo‐ Brazil.

Awards: APCA Prize (Paulista Association of Art critics) pour Best Photography exhibition in 2007.

Collections:
Pinacoteca do Estado de São Paulo‐ Brazil
Museu de Arte Moderna de São Paulo – MAM ‐ Brazil
Gilberto Chateaubriand’s Collection / Museu de Arte Moderna do Rio de Janeiro ‐ Brazil
Museu de Arte de São Paulo – MASP –Pirelli’s Collection‐ Brazil
Maison Européenne de La Photographie, Paris – Fance
Fondation Cartier pour L´art Contemporain, Paris – France
Museu de Arte Moderna Aluísio Magalhães, Recife‐ Brazil
Museu de Arte Moderna de Brasília‐ Brazil
Coleção Joaquim Paiva, Rio de Janeiro‐ Brazil


Site perso: www.vicentedemello.com